une œuvre qui se construit pas à pas et pièce à pièce

Le territoire, acteur pivot du XXIe siècle

Pierre Calame

​Il y a quelques décennies, le territoire, en tant qu’espace de cohésion sociale et en tant qu’acteur économique, semblait appartenir au passé. C’était alors, en France, l’époque du jacobinisme et le territoire, avec ses notables, semblait résister au progrès unificateur des techniques et de la raison.

Cinquante ans après, changement complet de perspective et de décor : dans une économie de la connaissance et face à des défis sociaux et écologiques qui appellent une approche intégrée de réalités complexes, le territoire apparaît comme la brique de base de la gouvernance et l’acteur pivot de l’économie. Mais pour que le territoire réalise ces potentialités, il faut en avoir une approche radicalement nouvelle, redéfinir la notion même d’acteur, appréhender le territoire comme un système de relations et se donner les moyens de comprendre son métabolisme.

Le présent article de Pierre Calame propose une série de pistes dans cette direction.

À télécharger : le_territoire_acteur_pivot_du_xxie.pdf (11 Mio)

Deux extraits de l’article (46 p) permettent de saisir l’interdépendance entre le territoire et l’œconomie :

Extrait 1

(1) « … Comment expliquer que le développement économique et social s’organise essentiellement à l’échelle des territoires? Cela tient à la nature de l’économie moderne, qui mobilise différentes catégories de capitaux, en particulier le capital humain et le capital immatériel dans une économie de la connaissance. Elle bénéficie, dans les grandes villes, d’effets d’échelle et de système, par exemple la présence dans un même lieu d’un marché diversifié des emplois qualifiés et d’une vaste gamme de services aux entreprises, d’établissements d’enseignement supérieur spécialisés, de centres de recherche.

L’économie réelle repose plus qu’on ne croit sur la confiance et celle-ci se construit au fil du temps; elle nécessite des interactions personnelles. Ce qui explique que le territoire, d’un côté, et l’entreprise, de l’autre, constituent des « îlots de confiance », des espaces d’interaction et de solidarité privilégiés.

Comment expliquer la double organisation de l’économie moderne en « filières » de production internationalisées, qui forment « l’axe vertical » de l’économie, et en « territoires » qui en forment « l’axe horizontal », constituant à eux deux la chaîne et la trame du tissu économique ? En particulier par le fait que l’information normalisée supporte bien la distance et permet de répartir un processus de production dans le monde entier, avec des unités de fabrication dans les pays à bas salaire, tandis que les échanges plus informels, moins codifiés, supposent la proximité 1.

Comment expliquer, enfin, le rôle essentiel et croissant des territoires dans la gouvernance, ce que j’ai parfois appelé la « revanche des territoires » ?

Situons-nous un instant dans une perspective historique longue. Du XVIe siècle au début du XXe siècle, nous avions assisté à un vaste processus de transformation des « territoires » en « espaces ».

Cette transformation, la Révolution française l’a incarnée et théorisée au plan politique. On remplace les communautés anciennes, avec leurs adhérences, leurs coutumes et leurs particularités par des individus citoyens et on remplace l’allégeance à des territoires singuliers par l’appartenance à la nation une et indivisible.

C’est ce qu’implique l’idée du passage du territoire à l’espace et de la communauté aux citoyens: on veut une société sans grumeau.

Ce bouleversement dans le champ politique a son équivalence dans le champ économique: aux citoyens de ces «sociétés sans grumeau» correspondent des «consommateurs» atomisés, des « producteurs » déliés des pesanteurs des corporatismes, sur un marché de la consommation et un marché du travail unifiés : là encore une société sans grumeau.

Le marché anonyme comme médiation entre l’individu et le monde. Le paysan qui «benne » son blé sur le marché mondial de céréales, le consommateur qui ignore la provenance de ce qu’il absorbe au motif que ce serait un obstacle non tarifaire à la libre concurrence sont les derniers avatars de la construction de cette société sans grumeau.

Mais, en vérité, dès la fin du XXe siècle, le balancier est reparti en sens inverse. Dans beaucoup de pays, la France ayant été l’un des derniers à s’y mettre, un mouvement d’affaiblissement des États nationaux, pris entre les dynamiques urbaines et la mondialisation, accompagné souvent d’un remodelage des collectivités territoriales pour créer des structures d’agglomération, a abouti à donner plus de moyens et plus d’autonomie aux villes pour gérer leur avenir.

Les communautés de vie et de destin regroupées sur un territoire urbain s’imposent comme médiation nécessaire entre les individus et le monde… »

Extrait 2

(2) « … Une thèse récente intitulée « Le parking dans le grand ensemble2 » soutient l’idée, à première vue paradoxale, que c’est dans les activités para-professionnelles, activités pour soi, entraide, travail au noir, que s’épanouit le plus sûrement la fierté des savoir-faire et des professions. Formation mutuelle, appui au développement des savoir-faire polyvalents, création d’ateliers de mutualisation du matériel, chèques conseil, association du travail familial et travail professionnel, développement du travail indé pendant ou semi-indépendant dans les activités de services et notamment dans l’informatique, bourse locale d’échanges, les formes mixtes se multiplieront dans les prochaines décennies.

L’important, dans l’approche de l’œconomie territoriale, est que l’on puisse mettre sur le même plan ces différentes formes de travail.

À partir de là, la vision et les premières étapes peuvent se déployer sur de multiples plans. Il serait contradictoire avec la démarche elle-même de vouloir les préfigurer. Qu’il me suffise d’en évoquer la boîte à outils: réorientation de la fiscalité ; organisation d’une monnaie locale; stratégies de développement du capital immatériel; réorientation de la commande publique; objectifs précis de réduction du « contenu matière » et énergie des consommations; développement de liens plus étroits avec les autres territoires du monde d’où proviennent le travail et les ressources incorporés dans les biens consommés localement ou avec les régions destinataires de ce que le territoire lui-même exporte. Les perspectives sont innombrables.

Je voudrais faire mention pour terminer d’une question sur laquelle je n’ai pas les idées claires mais qui me paraît de grande portée, celle du rapport entre préférences collectives et préférences individuelles. Notre schizophrénie, les contradictions entre notre point de vue de citoyen et notre point de vue de consommateur se manifestent à tous les niveaux… »

Notes

1 Loïc Bouvard, Pierre Calame, Le dialogue des entreprises et du territoire, rapport, remis en 1988 au ministre de l’Équipement et du Logement, tire les leçons d’une vaste enquête auprès de grandes entreprises françaises et propose une nouvelle façon d’aborder la question des territoires.

2 Dominique Lefrançois, « Le parking dans le grand ensemble », thèse de doctorat en urbanisme soutenue le 7 décembre 2006, Paris XII, Val-de-Marne.