une œuvre qui se construit pas à pas et pièce à pièce

La problématique agricole au coeur de la transition

Jean-Pascal Derumier

La problématique agricole semble être un sujet clef de la transition, par lequel on peut traiter trois problématiques essentielles de notre économie : l’impact carbone, l’impact sur la biodiversité, l’impact sur la santé.

C’est aussi une aberration énergétique, écrit Jean Pascal Derumier, car il faut dépenser 7,3 calories pour produire une calorie sous forme alimentaire, ce qui n’est pas tenable dans une logique de sobriété énergétique.

Tout d’abord, il est bon de rappeler que tout notre développement économique a été fondé, depuis le début du néolithique, sur les gains de productivité de notre agriculture. C’est parce que les hommes ont su cultiver des ressources à fort taux énergétique et gagner en productivité (mobiliser des moins en moins d’hommes et de ressources pour pourvoir aux besoins d’une société) que nous avons pu libérer du temps pour développer d’autres activités économiques. Notre croissance économique s’est toujours faite sur la base de notre capacité à nous libérer des « contraintes » de production alimentaire.

Ainsi, en 1850 la population française comptait 65% de population active agricole ; aujourd’hui, cette population est descendue à 1,5%. « Avec une si faible main d’œuvre, l’usage des pesticides est inévitable, car il participe au modèle productiviste qui permet de tirer les coûts vers le bas », nous dit le collectif de l’atelier paysan. Selon eux, « il n’y aura ni sortie, ni même diminution du recours aux pesticides tant que le cadre économique restera inchangé ».

Il faut cesser de laisser penser que le changement de pratiques qu’une question de morale et de bonne pratique et s’attaquer (enfin) aux problèmes structurels. « Nous ne changerons rien à l’agriculture du 21° siècle si la structure de la société ne change pas », nous dit l’Atelier Paysan. Faute de cela, nous faisons aujourd’hui porter la responsabilité des conséquences écologiques ou sanitaires des politiques productivistes à des paysans qui n’en sont que les exécutants. Pire, on les pousse à s’identifier à ce qui détruit.

Notons par ailleurs que la filière bio, sensée tracer le chemin vers une agriculture plus raisonnée, ne se porte pas bien, car les revenus et ventes des nombreux agriculteurs qui se lancent dans le créneau sont en baisse (concurrence avec les autres pays ou le prix de la main-d’œuvre est inférieur) « il n’y a pas de viabilité économique intrinsèque de l’agriculture bio ou paysanne dans une « économie de concurrence généralisée qui exerce une pression permanente à la baisse des rémunérations ». Par ailleurs, tout le monde ne peut pas changer, car la plupart des paysans sont coincés par leurs investissements de départ (prêts à rembourser) et la logique de concurrence mondiale.

La volonté de comprimer les coûts de l’alimentation est le fil rouge de la modernisation agricole. Si notre capacité à nourrir à moindre coût les populations s’écroule, c’est toute notre activité économique et toute notre organisation sociale qui s’effondre. Mais en même temps son efficacité est largement fondée sur une logique industrielle qui nous-mêmes à notre perte, car outre son impact sur climat non négligeable, elle est pour une grande part responsable de la perte de la biodiversité à cause, d’une part, des entrants chimiques et autres pesticides qui détruisent la fertilité de nos sols, polluent nos ressources en eau et tuent nos insectes.

La victime la plus emblématique étant l’abeille dont on nous dit que la disparition scellerait le sort de l’humanité (ou en tous cas d’une bonne part, car effondrerait notre capacité à produire de la nourriture). Son impact sur l’effondrement de la biodiversité est aussi dû à sa quête effrénée de nouveaux terrains pour cultiver et nourrir toujours plus le bétail (aux dépens des habitats naturels de nombre d’animaux et notamment des forêts qui, non seulement hébergent une riche biodiversité, mais sont aussi les poumons de notre planète), au peu de diversité de nos cultures (la logique économique impose de cultiver un faible nombre de variétés sur toujours plus de surface), au démembrement, etc. Tout cela contribuant aussi à dégrader la qualité des aliments que nous consommons et qui, cumulés aux pollutions de nos industries ont, un fort impact sur notre santé. L’apparition du bio est un début de réponse à ce dernier problème, mais c’est aussi une niche commerciale qui permet de vendre plus cher … et prive de l’accès à une nourriture saine des plus défavorisés (qui sont condamnés à la malbouffe).

Ce que souligne avec justesse le Collectif Paysan dans un excellent livre « Reprendre la terre aux machines », sur lequel je fonde l’essentiel de mon propos, c’est la façon dont les paysans ont été pris en otage par l’économie capitaliste. En effet, le bon fonctionnement de cette dernière dépend non seulement de la production ’une nourriture peu chère (ce qui libère du pouvoir d’achat pour le reste), mais aussi de sa capacité à garantir l’approvisionnement du marché mondial à des prix les plus bas possibles en favorisant une surproduction (par une industrialisation toujours accrue qui oblige les paysans à toujours plus s’endetter pour rester concurrentiel).

Entrainés dans cette spirale, les paysans ont vécu une forte prolétarisation (perte de compétences et de maitrise de leurs moyens de production) qui les met complètement à la merci de ceux dont ils dépendent dans la course à la productivité (banque, industrie pétro chimiques, constructeurs de machines). La logique concurrentielle capitaliste se joue donc aux dépens des agriculteurs qui, dans les pays européens, sont tenus sous perfusion par la PAC dont le rôle est de soutenir économiquement l’activité agricole face aux effets pervers de l’industrialisation et d’une concurrence inéquitable. Cela les condamne à ne pas pouvoir vivre décemment avec leur seul travail ou pire, à des rémunérations indignes de leur travail et de leur rôle social (il n’y a pas de travail plus essentiel que le leur).

En résumé, l’agriculture est le socle de notre économie et, en même temps, sans doute pour cette raison, elle concentre toutes les tares et les contradictions de la logique économique, par trop libérale, qui nous amène vers l’épuisement de la planète et des hommes qu’elle emploie et qu’elle sacrifie sur l’autel de la croissance. Qu’elle s’enraye ou qu’on cherche à en changer les règles libérales et c’est toute notre économie que vacille. Une politique agricole juste doit permettre de reconsidérer notre économie à l’aune de la création de valeur au sens le plus large, c’est-à-dire sur le triple plan économique, social et environnemental (ou plus exactement à l’aune de la définition de la valeur donnée par P. Viveret : le développement de nos forces de vie).

Les artisans et les garants de cette création de valeur devraient être les paysans. Ils le seront à la condition de leur offrir des salaires décents. Cela suppose de rompre avec une quête de performance délétère pour renouer avec des pratiques plus vertueuses et de sortir la production agricole des strictes lois du marché. (la mise en concurrence l’ensemble de la planète et la production des excédents alimentaires qui sécurisent nos approvisionnements tirent mécaniquement les prix vers le bas).

  • L’expérimentation d’alternatives au modèle productiviste

  • La fixation de bornes à la concurrence en fixant des prix minimums d’entrée

  • La socialisation de l’agriculture et l’alimentation au travers de la mise en place d’une « sécurité sociale de l’alimentation » en allouant à chaque citoyen un budget mensuel destiné à la nourriture choisie collectivement et reposant sur des cotisations sociales prélevées sur la valeur ajoutée nationale.

Jean Pascal Derumier est consultant, essayiste et citoyen engagé dans la transition économique, sociale et environnementale. Après une carrière à la SNCF, où il a notamment développé des compétences en ingénierie de la formation, management des organisations et management de l’innovation (10 ans passés à la direction Innovation et Recherche), il s’est orienté dans l’accompagnement des territoires et des organisations en transition. Il est aussi membre fondateur d’Innovation citoyenne et Développement Durable (ICDD) et l’Université du Bien Commun (UBC).

Notas

1 Livre publié en 2021 que je vous invite instamment à lire pour prendre conscience de la centralité de l’agriculture dans la transition.