une œuvre qui se construit pas à pas et pièce à pièce

La démocratie, un processus impliquant la contribution de toutes et tous

Jean-Pascal Derumier

Comment renouer avec la logique émancipatrice de la démocratie ?

Comment inviter chacun d’entre nous à s’impliquer concrètement dans « ce qui compte vraiment pour nous », comme le travail, l’alimentation, la santé, l’éducation… ?

Comment passe du pouvoir « sur » au pouvoir « pour » ?

Jean Pascal Derumier est consultant, essayiste et citoyen engagé dans la transition économique, sociale et environnementale. Après une carrière à la SNCF, où il a notamment développé des compétences en ingénierie de la formation, management des organisations et management de l’innovation (10 ans passés à la direction Innovation et Recherche), il s’est orienté dans l’accompagnement des territoires et des organisations en transition. Il est aussi membre fondateur d’Innovation citoyenne et Développement Durable (ICDD) et l’Université du Bien Commun (UBC).

Pour que la démocratie fonctionne, elle ne doit pas être laissée aux mains de nos seules institutions et des professionnels de la politique. Elle doit aussi relever de la responsabilité et de l’implication de chacun d’entre nous. John Dewey va encore plus loin car, selon lui, « seules l’initiative volontaire et la coopération volontaire des individus peuvent produire des institutions sociales qui protégeront les libertés nécessaires pour accomplir le développement d’une individualité véritable1 ». Or, la vérité démocratique de la plupart de nos sociétés se limite au choix de nos dirigeants qui, une fois élus, font ce qu’ils veulent, ou tout du moins ce qu’ils croient juste dans un monde où l’économie a pris l’ascendant sur tout le reste. Pour sortir de cette impasse, il s’agit de sortir de la seule logique représentative, dont nous percevons aujourd’hui les limites et les travers, pour remettre les citoyens en situation de peser sur leur destin. Cela implique de renouer avec la logique émancipatrice de la démocratie en invitant chacun d’entre nous à s’impliquer concrètement dans « ce qui compte vraiment pour nous » (le travail, l’alimentation, la santé, l’éducation…). Le pouvoir « pour » doit donc se substituer au pouvoir « sur » en bâtissant une démocratie plus profonde et plus transversale impliquant l’ensemble des acteurs d’un même collectif. Dans cette acception, la démocratie invite les acteurs d’une communauté à la prise en charge directe de leurs propres affaires, avec toutes les limites que cela peut comporter dans nos sociétés modernes (disponibilité et autre2). Selon l’anthropologue David Graeber, ces pratiques démocratiques, adossées à des procédures et pratiques égalitaires, se sont formées spontanément dans tous les coins du monde et « tendent à apparaître en tout lieu où la vie sociale se déroule en dehors des structures de domination systématique3 ». Il donne l’exemple des bateaux pirates dont l’organisation semble avoir été remarquablement démocratique. Ainsi, les capitaines étaient élus et pouvaient être démis à tous moments. Sur certains bateaux, ils étaient traités en dehors des combats comme un simple membre d’équipage. Le pouvoir ultime appartenait à l’assemblée générale qui pouvait être convoquée pour des questions minimes et où les décisions se prennent au consensus. Pour David Graeber, non seulement la démocratie n’a pas été inventée par l’occident, mais elle a aussi été dévoyée par les pratiques représentatives qui privent le peuple de l’exercice du pouvoir dans son quotidien.

Nos politiques, conscients des limites de la représentation, ont bien cherché à élargir le pouvoir d’action de la démocratie en déployant le concept de démocratie participative. Dans les faits, même si les pratiques consultatives de citoyens ont pu apporter quelques évolutions intéressantes, elles n’ont pas changé grand-chose à l’exercice du pouvoir politique. Cela ne constituera une vraie évolution que si, dans le même temps, on met en place de vrais espaces de délibérations, ouverts aux citoyens, dont les décisions pèseront sur le cours de choses. En effet nous dit Paul Ricoeur, « est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage4 ». Faute de tels espaces, la démocratie participative se limitera le plus souvent à des cahiers de doléances, avec en bout de chaîne, un politique sommé d’arbitrer entre des demandes contradictoires de citoyens faisant valoir leurs intérêts particuliers. Le vrai progrès, la vraie rupture, serait donc de passer à une démocratie délibérative et contributive qui mettrait la délibération et la contribution au centre de la vie de la cité. La délibération est, au sens donné par Dacheux et Goujon, « une communication politique visant la construction de désaccords ». Elle est pour eux le mode de régulation d’une société démocratique qui se porte bien. Elle permet en effet aux citoyens d’intervenir directement dans tous les domaines de la vie socioéconomique qui président aux destinées générales de nos sociétés en influant sur le processus de décision. Leurs propositions alimentent un processus de « désaccords fertiles » par lequel on arrive à mieux se comprendre et à donner naissance aux solutions les plus pertinentes. C’est aussi et surtout dans le conflit et l’affrontement que l’on fait vivre la démocratie : « La bonne société, nous dit François Dubet, accepte les conflits, les régule et les négocie. Il faut que les intérêts s’organisent et s’affrontent, que cela débouche sur des compromis négociés et sur l’appréhension d’enjeux communs5. » Encourager et développer les pratiques délibératives autour de l’expression de désaccords, est donc essentiel, à l’heure où une multitude de décisions complexes à fort impact sur la vie de chacun doivent être prises à différentes échelles. Faute de cela une démocratie sera vidée de son sens et de sa substance. C’est ce qu’avait en tout cas bien compris John Dewey et qu’il cherchait à encourager à partir du concept de « l’enquête » visant à associer le plus possible les citoyens au processus de la démocratie.

John Dewey est un philosophe américain, mort il y a plus de soixante ans, essentiellement connu en France comme l’un des inventeurs de la pédagogie moderne. Il est moins connu pour ses travaux politiques qui s’inscrivent dans le champ du pragmatisme, un courant de pensée américain popularisé par William James, qui « tient compte de la capacité des acteurs à s’ajuster aux différentes situations de la vie sociale6 » et à transformer en même temps le monde dans lequel ils évoluent. Autrement dit, le pragmatisme s’inscrit dans une perspective interactionniste et coévolutive. Elle rend compte du monde en train de se faire au travers de l’action de ses différents acteurs.

L’approche de Dewey touche tout à la fois aux champs de la philosophie, la pédagogique, la sociologie, la politique ou la relation aux sciences. Son œuvre se caractérise par la place centrale accordée à l’expérience autour de laquelle il a unifié sa pensée. Cette notion est commune à l’ensemble de nos interrelations physiques, sociales, familiales ou biologiques avec notre environnement. Selon lui, il n’y a qu’un monde, « le monde transactionnel des expériences de et dans la nature et ce monde est aujourd’hui physique (organique ou physique) et mental, autrement dit matériel et spirituel7 ». Si l’expérience peut être parfois subie, elle n’est jamais passive et elle contribue à nous façonner, comme en retour elle façonne l’environnement dans lequel notre expérience s’inscrit. Elle façonne donc notre pensée en la reconfigurant en permanence selon un mécanisme processuel. Ainsi, nous dit-il, « on peut affirmer sans risque que chaque aspect, chaque contenu, chaque structure et chaque phase de la vie humaine ont été radicalement transformés, directement ou indirectement, pour le meilleur et pour le pire, par les révolutions industrielles et technologiques qui prolifèrent et s’accélèrent8 ». L’expérience ne fige donc ni l’homme ni la nature dans un ensemble clos définitivement établi. Ils évoluent au contraire mutuellement selon des cycles plus ou moins longs. Aucune route n’est ainsi tracée d’avance, elle se construit pas à pas.

Il a combattu la passivité sur le plan pédagogique, en fondant le mouvement de la pédagogie active qui place l’expérience au cœur des apprentissages, et sur le plan politique en défendant une démocratie active dans laquelle l’action citoyenne occupe une place centrale. Pour lui, la démocratie est bien plus qu’un régime politique, c’est une façon de vivre ou de favoriser des expériences individuelles et collectives par lesquelles on cherchera à faire évoluer l’humanité. La démocratie est donc confrontée à une double exigence difficile à concilier : faire participer le citoyen et lui donner les compétences à partir desquelles il sera en mesure de contribuer de façon éclairée. Pour résoudre cette difficulté, ce philosophe a proposé le concept de l’enquête par lequel le « public », représenté comme une communauté d’enquêteur, est invité à résoudre un problème par sa participation contributive. Il s’agit, au travers de cette enquête, de mettre les citoyens en situation de participation avec, à la clef, une promesse d’un renforcement de leurs pouvoirs.

L’enquête se scinde en trois étapes distinctes : la problématisation de la situation à résoudre, l’expression des différents points de vue sur celle-ci et la délibération sur les modalités de sa résolution. Pour cela, il est nécessaire de fournir au public les compétences nécessaires à son jugement politique, en le faisant participer à l’intégralité du processus de résolution. L’un des principaux enjeux de ce processus est de parvenir à la définition d’un monde commun à partir duquel on puisse se comprendre et dialoguer autour de nos différends.

La phase de problématisation consiste à partager les constats sur la base des connaissances les plus objectives possible. Pour le public, elle est assimilable à un temps d’apprentissage autour d’un même référentiel qui servira de base aux débats. Elle peut être confiée à des experts si ces derniers sont en prise avec les besoins qu’ils doivent servir.

L’expression des différents points de vue consiste à mettre en débat public les questions, problèmes et les options politiques associées à la problématique. Les citoyens y sont invités à discuter avec les experts ou autres détenteurs des savoirs servant de support aux débats. Les remarques, propositions, compléments d’information ou objections seront capitalisés en vue de l’étape ultérieure. La participation aux débats exige néanmoins un certain nombre de compétences cognitives et une forme de socialisation politique sans lesquels il est difficile d’exercer une citoyenneté active. D’où l’importance de l’empowerment en démocratie qui permet aux individus de participer à la production des conditions de leur existence.

Les modalités de résolution sont les solutions trouvées à l’issue du débat contradictoire et du temps de négociation. Ces solutions sont rarement absolues, mais le plus souvent des compromis pratiques, plus ou moins évolutifs et transitoires, à partir desquels la vie quotidienne va pouvoir se structurer et continuer d’évoluer… jusqu’à justifier de nouvelles enquêtes.

Des propositions de natures et de statuts différents, censées répondre aux enjeux de la transition affluent de partout. Par exemple, un collectif de sept chercheurs a publié un petit ouvrage intitulé Retour sur Terre9, une série de propositions de mesures économiques et institutionnelles fondées sur leurs travaux. On compte parmi celles-ci la mise en place d’un revenu de transition écologique, la relocalisation maximale de l’activité par un protectionnisme coopératif et coordonné au niveau international, une comptabilité en matière/énergie et l’instauration de quotas d’énergie/matière par individu ; la mise en place d’une fiscalité écologique et sociale, la pratique de la libération des semences et la diversification génétique, le « réempaysannement » des terres, etc. Ces propositions pourraient être débattues à différents niveaux, y compris locaux pour certaines, non pas forcément pour décider de leur adoption dans leurs termes exacts, mais pour trouver de nouveaux consensus « contextualisés » autour des problématiques sous-jacentes. Ainsi, derrière la proposition du revenu écologique on trouve la nécessité d’assurer une vie digne aux paysans ou maraîchers aux pratiques responsables. Ce qui importe avant tout n’est pas d’adopter la solution, mais de résoudre le problème posé. Il faut donc aussi pouvoir faire de l’étude de ces solutions un espace de débat plus large à partir duquel pourraient émerger de nouvelles propositions.

En effet si l’on peut parfois utiliser ces assemblées délibératives pour trancher, de la façon la plus démocratique possible, sur des questions clivantes, il faut éviter de les enfermer dans des questions trop restrictives ou dans des propositions déjà toutes ficelées. Dans notre monde où seule une partie des possibles a été explorée et/où nos réponses dépendent en grande partie de nos questions et des savoirs dont on dispose, gardons-nous de poser trop vite nos solutions. En effet, nous dit François Jullien, dans son livre Un sage est sans idée10 : « Avancer une idée, ce serait perdre d’emblée ce qu’on voudrait commencer d’éclaircir, si prudemment et même méthodologiquement qu’on s’y prenne : on est condamné à un angle de vue particulier, quelque effort qu’on fasse ensuite pour reconquérir la totalité. » Se tourner vers une question ouverte au lieu de solutions toutes faites permet non seulement d’explorer une réalité dans toutes ses dimensions pour y puiser des pistes de solutions inédites, mais aussi de se donner de meilleures chances de construire des consensus. On oublie aussi trop souvent que si les réponses divisent, les questions rassemblent

Une telle approche nous permettrait de mieux identifier les impensés et de mieux les explorer. Menée par tous et à tous les niveaux de notre société, elle doit permettre l’émergence d’un très grand nombre de solutions dont certaines resteront spécifiques à un contexte particulier et d’autres seront amenées à se généraliser. Néanmoins, nombre d’entre elles ont de bonnes chances de se heurter au cadre réglementaire existant ; cadre dont la gouvernance est garante et qui, dans le même temps, contraint notre action.

Notas

1 Dewey cité par Joëlle Zask, Introduction à John Dewey, op. cit.

2 Le revenu universel inconditionnel défendu dans le chapitre sur l’économie est l’une des réponses possibles au manque de disponibilité puisqu’il vise (aussi) à libérer du temps au profit de l’investissement démocratique.

3 David Graeber, La Démocratie aux marges, Flammarion, 2018.

4 Paul Ricoeur, L’Idéologie et l’utopie, Seuil, 1997.

5 François Dubet, « François Dubet, Les nouvelles inégalités, source de ressentiment » (propos recueillis par Jean-Marie Pottier, Sciences humaines, n° 328, août-septembre 2020).

6 https://fr.wikipedia.org/wiki/Sociologie_pragmatique

7 Jean Foucart, « Pragmatisme et transaction. La perspective de John Dewey », Pensée plurielle, n° 33-34, février-mars 2013.

8 John Dewey, Expérience et nature, Gallimard, 2012.

9 Dominique Bourg, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Philippe Desbrosses, Xavier Ricard Lanata, Pablo Servigne, Sophie Swaton, Retour sur Terre : 35 propositions, op. cit.

10François Jullien, Un sage est sans idée. Ou l’autre idée de la philosophie, Seuil, 1998.